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Plus on cultive et on approfondit le lien à soi, mieux on se dispose à l’égard des autres.

Interview d' Inès Weber




Comment trouver l'harmonie avec soi-même et ceux qui nous entourent ?


Les deux sont liés en effet : notre lien aux autres n’est-il pas le reflet de notre lien à nous-mêmes ? C’est pourquoi, par exemple, lorsqu’une personne vient me consulter en raison de ses difficultés à s’épanouir dans sa vie amoureuse, j’en viens souvent à lui demander : « quel est votre relation avec vous-mêmes ? ». Celle-ci s’avère presque toujours dégradée ou mauvaise : « je ne m’aime pas vraiment », « je ne me trouve pas intéressant(e) », « je ne sais pas qui je suis ». Difficile en effet de s’ouvrir à l’autre si on s’ignore ou on se fuit soi-même. Ainsi, plus on cultive et on approfondit le lien à soi, mieux on se dispose à l’égard des autres. Il s’agirait donc de « commencer par soi, sans se prendre pour but », comme nous y invite le philosophe Martin Buber !


Cela étant dit, reste à savoir comment trouver « l’harmonie avec soi » ? Cela passe nécessairement selon moi par un effort de connaissance de soi, tel que nous l’enseignent les différentes traditions de sagesse de l’humanité, chacune dans leur langage symbolique. Souvenons-nous du fameux « Connais-toi toi-même » de Socrate, phrase célébrissime qui mérite d’être profondément méditée et mise en pratique. Mais attention se connaître soi-même, ce n’est pas seulement, comme on peut le croire spontanément, connaître son fonctionnement, ses réactions émotionnelles, ses défauts, ses qualités, etc. C’est bien plus profond que cela. Lorsque les traditions de sagesse parlent de connaissance de soi, elles font référence à la recherche de la réponse à la question : qui suis-je ? Dans l’idée qu’en réalité nous sommes bien plus que ce que nous pensons être. Ainsi, l’effort de connaissance de soi passe d’abord par un travail de désidentification avec les représentations fausses ou réductrices que nous avons de nous-mêmes pour ensuite partir à la découverte de ce que nous sommes en profondeur et en vérité. C’est se désidentifier à son moi social et se rencontrer dans son être essentiel. Si je l’applique à moi-même en guise d’exemple, cela donnerait « je ne suis pas seulement la fille de mes parents, ni une femme de 32 ans, ni une psychologue clinicienne, ni une mère de deux enfants, ni une française d’origines multiples etc. ». Ce que je suis vraiment et complètement comprend tout cela, bien sûr, mais le dépasse aussi infiniment. C’est le cas pour chacune et chacun d’entre nous, nous ne sommes pas seulement notre biographie !


Il n’y a rien de plus important pour nous que de partir à la découverte de notre véritable identité, comme l’expriment de façon allégorique tous les contes, mythes et légendes qui font partie de notre patrimoine culturel commun. Chaque fois, au début du récit, le héros quitte sa terre natale (Ulysse quitte Ithaque, Moïse l’Egypte, Œdipe Thèbes etc.) qui symbolise la représentation première qu’il a de soi et du monde. Tout son voyage ensuite représente le trajet intérieur, semé d’embûches et jalonné d’étapes, que tout être humain doit accomplir pour parvenir à une vision juste de lui-même et de la vie. Alors, évidemment, dis comme ça, ça peut impressionner, mais je pense qu’il est important de ne pas s’illusionner : trouver l’harmonie avec soi n’est pas quelque chose qu’on peut espérer atteindre sans peine et sans efforts, comme nous le promet à des fins purement commerciales bon nombre de couvertures de magazine et de livres de développement personnel. Ce n’est pas facile donc, mais c’est tout à fait possible, pour chacune et chacun d’entre nous, à condition que l’on se relève les manches et qu’on se mette sérieusement et obstinément au travail !



Comment faire le tri dans sa vie/son entourage / émotionnellement : se détacher des personnes toxiques, des faux amis. Comment savoir si une personne est un vrai ami ? Faut-il continuer de fréquenter des personnes qui sont mauvaises pour nous ?


Question indispensable pour continuer à dérouler notre fil… Car pour partir à la découverte de soi, on a évidemment aussi besoin des autres. Si le chemin est personnel, il n’a pas forcément vocation à être solitaire. Mais comment reconnaître les bons compagnons de route ? Il y a un critère qui selon moi ne trompe pas : c’est la liberté d’être. Lors des premières séances où nous faisons connaissance, il m’arrive fréquemment de demander aux personnes venues me consulter : « Etes-vous bien entouré(e) ? ». La réponse est souvent positive : « oui, j’ai de bons amis », « je suis proche de telle ou telle personne dans ma famille », « ça se passe bien avec mon copain ou ma copine » etc. Mais je ne m’arrête pas là et ajoute : « avec qui vous vous sentez-vous pleinement vous-mêmes ? ». Lorsqu’on pose la question ainsi, c’est bien souvent une autre réalité qui apparaît : « avec personne », ou « une ou deux », rarement plus. Cela explique pourquoi on peut être à la fois très entouré(e), avoir beaucoup d’amis ou de connaissances, et à la fois se sentir très seul(e). Le sentiment de solitude n’étant pas lié au nombre de liens mais à la qualité des liens noués et entretenus.


Dans ces cas-là, je propose à la personne d’essayer d’être plus soi-même avec son entourage, de leur dire vraiment ce qu’elle pense, de ne pas se forcer à dire oui juste pour faire plaisir si au fond ça lui coûte… et d’être attentive à la façon dont ses proches réagiront. Soit ils se montrent réceptifs et cela ouvrira également pour eux la possibilité d’être plus vrais, de sorte que chacun en bénéficiera et le lien en sera renforcé. Et si cela est mal vécu et mal accepté, cela agira comme révélateur des travers ou des lacunes de la relation. Restera alors à savoir s’il est possible d’y remédier ou s’il s’avère plus souhaitable pour chacun de prendre ses distances. J’ai travaillé ainsi avec une jeune femme qui avait appris à se conformer parfaitement aux désirs des autres, en particulier des hommes qu’elle fréquentait. Aussi, toutes ses relations amoureuses avortaient au bout de quelques mois. Un jour elle revint me voir et me dit : « ça n’a encore pas marché avec le garçon que je voyais, mais cette-fois j’en suis heureuse car je n’ai pas essayé à tout prix de faire en sorte que ça marche en m’oubliant complètement, je suis restée moi-même et vous aviez raison, être naturelle, c’est le meilleur des filtres ! ».


Ca me rappelle le titre du livre de Fabrice Midal, « Cessez d’être gentil, soyez vrai ». C’est intéressant de s’efforcer à être vrai, mais attention à ne pas s’en servir comme prétexte pour se laisser aller sans retenue à une sorte d’impulsivité ou désinhibition décomplexée. L’effort d’être vrai nous engage, au contraire, à nous relier aux autres de façon profonde, c’est-à-dire dans l’écoute réciproque de qui nous sommes et de ce qui nous est essentiel. C’est l’effort de nous relier d’être à être et non de surface à surface, prisonniers de nos "apparaîtres".


Ce souci de la juste relation à l’autre m’importe beaucoup, car si nous autres, les êtres humains, nous sommes bel et bien des êtres de liens, tous les liens ne sont pas bons en eux-mêmes. Il y a les liens qui libèrent et les liens qui ligotent, les liens nourriciers et les liens nuisibles. C’est pourquoi, si l’on veut progresser dans la vie, en justesse, en humanité, en sagesse, il me semble essentiel d’apprendre l’art des liens. L’art de nouer et cultiver des relations bonnes, vraies, belles et justes avec soi-même et les autres. Avec soi-même pour les autres et avec les autres pour soi-même, l’un ne va pas sans l’autre.


Comment se mettre à l'écoute de ses vraies aspirations ?


En se sondant profondément et en dissipant tout ce qui agit comme voiles opacifiants (les peurs, les craintes, les idées préconçues etc). La recherche de ses vraies aspirations, qu’on peut aussi appeler besoins essentiels ou appels intérieurs, est au cœur de mon travail de thérapeute. Pour les découvrir, par exemple, je demande aux personnes que j’accompagne : « A quels moments de votre vie avez-vous été au mieux ? Comme si vous aviez atteint une sorte de sommet. Cela peut-être des moments ponctuels ou des périodes. » Pas plus tard qu’hier, un jeune homme répondit à cette question : « quand je jouais de la guitare, entre mes 14 et 18 ans, j’étais à fond, je ne pensais plus à rien, et puis j’aimais essayer plein de trucs, j’aimais apprendre aussi, je m’intéressais à tout, les différents types de guitare, les différents répertoires etc, j’étais vraiment à fond ». Il fut alors gagné par l’émotion. Je lui ai demandé : « Qu’est-ce qui vous émeut à ce moment précis ? », « je ne sais pas, c’est bête…peut-être le sentiment d’avoir perdu tout ça aujourd’hui», âgé d’une vingtaine d’années, il s’est en quelque sorte rangé dans un travail qui ne le passionne pas et une vie de couple qui lui apporte beaucoup mais pour laquelle il a également le sentiment de se priver des choses qu’il aimerait vraiment faire. Mais non, c’est loin d’être bête, il a été ému parce que cette question a rappelé à son souvenir la période de sa vie où justement ses aspirations essentielles étaient les plus axiales dans sa vie et les mieux assouvies.


Mon travail consiste à repérer et reconnaître les aspirations essentielles dans le récit existentiel. Or, tout ce que ce jeune homme décrit en parlant de son expérience de la guitare, et qui peut paraître au premier abord trivial ou banal, est en réalité d’une toute autre dignité. Ses moments furent si précieux car la pratique de la guitare lui permettait d’assouvir et de développer plusieurs aspirations essentielles universelles chez les êtres humains : vivre dans l’instant présent (« j’étais à fond, je ne pensais plus à rien »), créer ( « j’aimais essayer plein de trucs ») et connaître (« j’aimais apprendre aussi, je m’intéressais à tout »).


La connaissance, la créativité et la qualité de présence à soi et à ce qui nous entoure font partie de nos besoins fondamentaux, ou de ce que A. Maslow appelle nos « métabesoins ». Mais, malheureusement, ceux-ci sont le plus souvent relégués au second plan dans nos existences actuelles, si ce n’est oubliés ou méprisés. Dans notre société moderne sécularisée, nous apprenons surtout à répondre aux exigences extérieures et non à écouter et considérer nos appels intérieurs. C’est là d’ailleurs selon moi la principale cause de nos souffrances psychologiques. Reprendre conscience de « ce qui remplit un cœur d’homme » comme disait Camus est donc de salut personnel et public à la fois ! Les heures privilégiées de notre vie, ces moments d’une saveur inégalée, où l’on a fait l’expérience d’une qualité d’être toute particulière, sont donc à prendre très au sérieux. Comme le disait Karlfried Graf Dürchkeim, ce sont des percées de l’être, c’est-à-dire des moments où notre véritable « Je suis » a pu s’exprimer et s’extérioriser. Comme les petits cailloux du Petit Poucet, ces moments sont autant de repères qui peuvent nous remettre sur le bon chemin, nous permettre de retrouver le sens (la signification et la direction) de notre vie.


Car, nous les êtres humains aspirons surtout à exister véritablement, à devenir une véritable personne, (per - sonna, qui sonne à travers), c’est-à-dire de faire sonner notre vrai Je à travers notre petit moi, notre être essentiel à travers les différentes formes de notre existence (nos relations, nos activités, nos engagements, notre mode de vie etc.). Voilà ce qui est de nature à nous épanouir pleinement !


Comment surmonter cette période Covid 19 au mieux ?


Cette période est très difficile pour tout le monde, c’est une véritable épreuve. Quelle que soit notre opinion sur la gestion politique de la crise, nous nous retrouvons dans une situation inédite qui conjugue privation de libertés, climat hyper-anxiogène, des conséquences économiques lourdes etc. Il me semble donc vraiment important de bien prendre la mesure de la difficulté à laquelle on est confronté personnellement et collectivement. Pour surmonter une épreuve il faut l’éprouver pleinement et non la minimiser ou la nier. J’ai relu récemment dans le Lao-Tseu cette sentence : « Avoir mal de son mal, c’est évacuer le mal ». Notre premier réflexe est souvent de vouloir nous prémunir d’avoir mal, de souffrir etc., mais comme le rappelle cette parole de sagesse, lorsqu’il y a un mal qui sévit, le ressentir vraiment est la condition pour l’évacuer, c’est -à-dire pour en prendre pleinement conscience et trouver les bons moyens d’y remédier.


Pour surmonter cette épreuve donc il faut commencer par s’y confronter vraiment, et comme ce n’est pas réjouissant, cela aura de bonnes raisons de nous affecter. C’est pourquoi, je tiens à déclarer ici qu’il n’est absolument pas anormal de se sentir plus déprimé que d’habitude dans pareilles circonstances. A l’inverse, se sentir parfaitement bien dans un monde qui va aussi mal, ne serait-ce pas cela qui serait presque inquiétant ? Il me semble particulièrement important de rappeler aujourd’hui qu’il peut être tout à fait sain de réagir négativement (par la maladie ou le mal-être) à ce qui est malsain. Avec ce virus, c’est toute notre société qui est devenu malade, au sens où ses forces vitales ont été profondément dégradées, comme en témoigne la coupure de nombreux liens physiques (distanciation sociale), la fermeture de nombreux lieux de vie et de convivialité (restaurants, théâtres, cinéma, bibliothèques, etc.), la forte diminution des échanges commerciaux etc.


Il ne s’agit évidemment pas non plus de sombrer dans le dolorisme ou le masochisme et de chercher à avoir plus mal que nécessaire. Inutile par exemple de rester brancher en permanence sur les chaînes d’information qui répètent en boucle la même chose. Mais je pense qu’il ne faut pas non plus tomber dans l’écueil de la méthode Coué, en ne se concentrant que sur des idées positives et rassurantes, qui peuvent comporter le danger de nous illusionner.


C’est en étant éprouvé par l’épreuve que les moyens de la surmonter peuvent nous être inspirés du dedans. Chacune et chacun a donc à trouver par soi-même pour soi-même. Je peux juste partager ici la ligne de conduite que j’ai décidé pour ma part de tenir pour le moment, et que j’ai trouvée très bien exprimée par Sénèque dans une de ses lettres à Lucilius: « Ne te fais pas semblables aux mauvais parce qu’ils sont en nombre, ne te fais pas non plus l’ennemi du nombre parce qu’il ne te ressemble pas. Rentre en toi-même autant que tu peux ; fréquente ceux qui te rendront meilleur, accueille ceux que tu peux, toi, rendre meilleurs. Ces services sont mutuels et les hommes apprennent en enseignant. »[1]


[1] Sénèque, Lettres à Lucilius, Flammarion, 2017, Livre I, Lettre 7, p 50


A propos d'Inès Weber


Inès Weber est psychologue clinicienne, psychothérapeute et cofondatrice avec le philosophe Abdennour Bidar du Sésame, centre de culture spirituelle.


Inès est diplômée de l’ESSEC et d’un master 2 de Psychologie à Paris VII. Après avoir travaillé quelques années en institution (hôpital de jour de Fontenay-aux-roses, CMPP de Boulogne), elle reçoit aujourd’hui en cabinet libéral à Avignon. Elle propose une chronique dans Psychologies Magazine depuis mai 2018 intitulée « vers une psychologie spirituelle ».


En août 2015, elle co-fonde le Sésame avec le philosophe Abdenour Bidar, spécialiste de religion. Il s’agit d’un centre de culture spirituelle d’un genre nouveau, qui propose de découvrir, de façon ouverte et libre, les héritages des grandes sagesses philosophiques et religieuses de l’humanité, d’Orient et d’Occident, anciennes et modernes. L'approche étant ouverte, non confessionnelle, l'objectif est l’appropriation libre par chacun de ces héritages, de telle sorte qu’il puisse exercer sa liberté et sa responsabilité de construire son propre chemin de sens.


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