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Les Français et le bonheur… Une relation particulière, remise en question en 2020

Dernière mise à jour : 30 déc. 2020

Par la rédaction de Challenge Bonheur


« Tous les hommes pensent que le bonheur est au sommet de la montagne…alors qu’il réside dans la façon de la gravir » (Confucius)


Les Français sont un peuple étrange, un des plus pessimistes du monde quand ils regardent l’avenir, la société, les autres, mais aussi un des plus « heureux » dans la sphère privée, sans jamais être prêts à reconnaitre que ces bonheurs privés sont peut-être aussi le produit d’une organisation sociale assez avancée.


Car enfin, malgré tous nos défauts, on vit assez bien en France : nous vivons libres et dans une démocratie ; notre revenu national nous place parmi les pays les plus développés du monde ; nous bénéficions d’un système de santé plus efficace qu’ailleurs, pris en charge par la Sécurité Sociale ; nous n’endettons pas nos étudiants jusqu’à 40 ans pour financer leurs études, comme le font certains pays occidentaux ; beaucoup de pays étrangers identifient la France à une certaine « qualité de vie ».

Nous ne créditons pas beaucoup pour cela la société dans laquelle nous vivons. Nous sommes les champions du pessimisme quand nous regardons la société et l’avenir. 20% des Français pensent que la situation du pays va dans la bonne direction, et 40% qu’elle se dégrade, ce qui nous place parmi les derniers, avec l’Afrique du Sud, d’un échantillon d’une quarantaine de pays testés sur ces critères[i]. Nous sommes 45% à penser que notre niveau de vie se dégrade, contre 20% en moyenne en Europe. Nous sommes pessimistes sur les générations futures.


Et malgré cela, nous sommes les champions du bonheur individuel ! Pas seulement le niveau de vie, mais aussi le « ressenti ». Dans une étude « Global Advisor » [ii]conduite par Ipsos, 80% des Français se déclarent heureux, ce qui nous met dans le Top 5 d’une quarantaine de pays sous revue, et ce sentiment progresse alors qu’il se réduit dans les autres pays.

Le bonheur, chez nous, semble être une affaire qu’on réussit soi-même, en dépit ou en marge d’une société dont l’évolution nous parait menaçante. Nous sommes heureux aujourd’hui et parmi les nôtres, mais avons du mal à le projeter dans l’avenir et en société. « Quand on se regarde, on se désole ; quand on se compare, on se console… », « Aujourd’hui, tout va bien, mais, n’en parlons pas trop, ça pourrait attirer la malchance… ». Tout cela nous empêche un peu de goûter les moments de bonheur qui nous sont donnés par la vie.

Enfin, on s’en rapproche en vieillissant…Un des traits les plus curieux de notre relation au bonheur est que notre ressenti s’améliore avec l’âge. Il baisse de façon à peu près continue entre 20 ans et 55 ans, pour ensuite remonter continument jusqu’à la grande vieillesse et la mort. Et c’est comme cela dans tous les pays.



Tout se passe comme si nous étions engagés dans un jeu social (travailler, trouver un partenaire ou en changer, faire carrière, gagner de l’argent, élever nos enfants) qui nous stresse de plus en plus en plus et nous éloigne d’un sentiment de bonheur, jusqu’au point où la génération suivante, finalement élevée, nous remplace, nous « pousse dehors ». Et là, nous « lâchons prise », ce qui, mystérieusement, nous rend heureux. Qu’avons-nous à apprendre de cela ? Faut-il vieillir avant l’heure ? Ou simplement apprendre à relativiser ce jeu social, à lâcher prise, à gouter les moments présents, à jouir, tout simplement, d’être en vie ?


Comment tout cela a-t-il changé face à l’épreuve de Covid 19 et des confinements ? Nous avons vu des proches tomber malades, certains mourir avant leur temps. Nous avons peur pour l’avenir, cette fois avec de bonnes raisons. Nous avons réduit drastiquement nos cercles familiers, nous avons vu la société se congeler, et n’avons plus accès à de nombreuses distractions ou activités qui meublaient nos vies et nous étaient essentielles.

Qu’est-ce que cela a changé ?[iii]


Curieusement, le premier confinement, aussi radical qu’il fut, semble avoir été, au vu des études globales, assez bien vécu par les Français, un peu comme un intermède philosophique nous obligeant à réfléchir à nos valeurs, repenser nos cercles de relations, redécouvrir nos voisins. Bien sûr, les « télétravailleurs » ont mieux profité de ces nouveaux équilibres que les « premiers de corvée », et les hommes ont moins eu à prendre la charge des enfants privés d’école que les femmes. Mais dans l’ensemble, et de façon très curieuse, le bien-être ressenti semble s’être légèrement accru pendant le premier confinement. Peut-être par un effet « œil du cyclone », -difficile de se plaindre quand des gens meurent et que les vôtres ne meurent pas- mais aussi parce que cette première parenthèse invitait à réfléchir [iv] . En tous cas, les réponses que donnaient les Français, pendant tout le premier confinement, concluaient plutôt à une légère amélioration du bien-être ressenti. Curieux pour une période que les journaux comparaient à « la guerre ».



Mais maintenant, cela dure...Et plus cela dure, plus on est obligés de voir que cette crise crée des ruptures entre nous, des inégalités insurmontables, et qu’il est naturel que les interprétations divergent.

L’économie, bien sûr n’est pas tout, et l’argent ne fait pas le bonheur. Mais elle facilite ou elle entrave. D’un côté, certains ont gardé tous leurs revenus, ont bénéficié de l’avantage additionnel de travailler de chez eux, et n’ont souffert que l’inconvénient de ne pas pouvoir le dépenser...De l’autre, les contrats courts non renouvelés, les indépendants qui se retrouvent tout d’un coup sans rien, les jeunes qui ne peuvent plus apprendre, rencontrer, expérimenter, bref s’intégrer…. Eux prennent la crise de plein fouet : parce qu’ils n’ont pas encore stabilisé leur réseau d’amitiés et de relations et espéraient le constituer. Mais aussi simplement à cause de l’argent : un jeune sur deux a du sauter des repas cette année, un sur trois a reporté des soins médicaux.[v]

Dès lors, ne nous étonnons pas si nos ressentis divergent. Il y a des gens qui souffrent beaucoup plus que les autres, certains objectivement, certains dans leur ressenti. Les deux comptent ! Mais sur le ressenti, il y a une proportion significative de Français qui vivent très mal cette période. Tous les psys vous diront qu’ils sont inquiets de voir l’aggravation des pathologies des gens qui les visitent. Serge Hefez, par exemple, vient de déclarer dans une interview à Europe 1 qu’il pensait que « 20% de la population française est en train de basculer dans la psychiatrie »[vi]

Comme enseignants, nous avons mesuré que nos étudiants souffraient du deuxième confinement. Pour mesurer cela, nous avons voulu lancer notre propre enquête, en interrogeant des gens autour de nous. Ce n’est pas scientifique, pas représentatif au sens de la méthode des quotas, puisque nous surpondérons nos environnements, plutôt jeunes, plutôt urbains, plutôt diplômés. Mais nous avons quand même analysé 476 questionnaires, avec une méthode un peu originale qui consiste à demander aux gens de comparer leur niveau de bonheur en 2020 avec celui de 2019. Pas ce qu’ils avaient déclaré en 2019, mais la façon dont ils voient 2019 aujourd’hui, en 2020.




2019 est donc la « baseline ». « Le monde d’hier ». Cette « baseline » est extraordinairement convergente et stable : hier, c’était bien, pas parfait, mais bien : 8/10 pour plus du tiers des répondants, entre 7 et 9/10 pour les trois quart