Chiens de Lorraine de Sagazan sur French Bukkake
- Anastasia

- il y a 18 heures
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 4 heures
Chiens : regarder la violence sans cligner des yeux
Aux Bouffes du Nord, Chiens ne cherche pas le confort. La pièce mord. Elle insiste. Elle dérange.
Lorraine de Sagazan s’empare de l’affaire French Bukkake non pas pour la rejouer, mais pour en extraire une matière plus large : la mécanique de la violence sexuelle, et surtout la manière dont la justice la regarde.
Ici, pas de reconstitution voyeuriste. Pas de faits divers théâtralisés. Le plateau devient autre chose : un espace d’audience mentale, où ce sont moins les actes que les discours qui sont disséqués.
La vraie matière de la pièce : la parole
Ce que Chiens met en scène avec une précision glaçante, ce n’est pas seulement la violence des faits, mais la violence du langage.
Les mots des accusés.Les mots des avocats.Les mots qui déplacent la faute.Les mots qui animalisent, qui minimisent, qui rationalisent.
Le titre n’est pas métaphorique par hasard. Il renvoie à une déshumanisation diffuse, insidieuse, parfois banale.Les corps deviennent des objets. Pascal OP agit comme un dresseur, sexiste, raciste, bourreau. Les femmes deviennent des surfaces de projection. Et la justice, parfois, semble regarder ailleurs.
Un théâtre sans pathos, mais pas sans colère
Lorraine de Sagazan évite le piège du pathos.Pas de cris inutiles.Pas de larmes imposées.
La mise en scène est froide, presque clinique, et c’est précisément ce qui rend la pièce si violente. La distance crée un malaise constant.Le spectateur n’est jamais invité à se rassurer moralement.
On ne sort pas en se disant : “j’ai compris”.
On sort en se disant : “comment est-ce possible ?”
Le procès lié à l’affaire dite “French Bukkake” est toujours en cours au moment de la représentation et de l’écriture de cette critique.
La pièce Chiens :
ne constitue pas une reconstitution judiciaire,
ne prétend pas établir de vérité judiciaire,
s’inscrit dans une réflexion théâtrale et politique sur les mécanismes de langage, de pouvoir et de violence.
Le spectateur mis en cause
Chiens ne pointe pas seulement des individus. La pièce interroge un système. Qu'en pensez-vous? Et, subtilement, elle interroge aussi le regard du public.
Pourquoi certaines paroles nous choquent plus que d’autres ?Pourquoi certaines violences semblent encore discutables ?Pourquoi la notion de consentement reste-t-elle si fragile dès qu’elle s’inscrit dans un cadre pornographique ?
Le spectacle ne donne pas de réponse claire. Il installe une gêne durable. Et c’est sans doute sa plus grande réussite.
Aux Bouffes du Nord, un écho particulier
Présenter Chiens aux Bouffes du Nord n’est pas anodin.Ce lieu chargé d’histoire, presque sacralisé, accueille ici une parole brute, contemporaine, politique.
Le contraste est fort. Et efficace.
La scène est un amoncellement de détritus, des chairs, de saleté, de bougies fondues, de terres brûlées...
La beauté du lieu n’adoucit rien.Elle accentue même la violence du propos, comme si le théâtre refusait soudain d’être un refuge.
Une œuvre nécessaire, mais exigeante
Chiens n’est pas une pièce “agréable”.Elle ne cherche ni l’adhésion facile ni l’applaudissement immédiat.
C’est un théâtre de confrontation.Un théâtre qui refuse la neutralité.Un théâtre qui rappelle que certaines affaires ne sont pas closes parce qu’un procès est terminé.
On peut être dérangé par la sécheresse.Par l’absence de catharsis.Par le sentiment d’impuissance qu’elle laisse.
Mais on ne peut pas dire qu’elle soit inutile.
Les chœurs de Bach : une beauté qui dérange
Dans Chiens, les chœurs des cantates de Bach ne viennent pas apaiser.Ils ne consolent pas.Ils fissurent.
Cette musique, associée à l’élévation, à l’ordre, à la spiritualité, surgit ici comme un contrepoint cruel.Elle ne recouvre rien.Elle souligne.
Les voix s’élèvent là où les paroles humaines s’effondrent.Elles rappellent une idée d’harmonie, presque de justice divine, au moment même où le plateau expose l’inhumanité d’un système.
C’est précisément cette dissonance qui frappe.Bach ne “sauve” pas la scène.Il la rend plus insupportable encore.
La pureté des chœurs agit comme un miroir inversé :plus la musique est belle, plus ce qui est dit paraît sale.Plus le chant est structuré, plus la parole judiciaire semble bancale, tordue, poreuse aux violences qu’elle prétend juger.
Il y a là quelque chose de profondément troublant :la beauté n’efface rien.Elle accentue.
Le jeu des acteurs : retenue, précision, danger
Le jeu des acteurs est à l’image de la mise en scène : tenu, presque austère.Aucune performance démonstrative.Aucune psychologie appuyée.
Les comédiens ne “jouent” pas des personnages au sens classique.Ils portent des paroles.Ils les laissent circuler dans leurs corps, sans chercher à les excuser ni à les condamner frontalement.
C’est un jeu de précision.De placement.De respiration.
Chaque mot semble pesé.Chaque silence compte.
Cette retenue est risquée.Elle peut frustrer.Mais elle évite un piège majeur : celui de la reconstitution émotionnelle qui permettrait au spectateur de se rassurer en s’identifiant.
Ici, pas de refuge empathique.Les acteurs ne nous prennent pas par la main.Ils nous laissent face au texte.Face à la violence nue des raisonnements.
Une parole incarnée, mais jamais absorbée
Ce qui frappe, c’est que les acteurs ne semblent jamais “engloutis” par ce qu’ils disent.Ils ne jouent pas la monstruosité.Ils la laissent apparaître.
Cette distance crée un malaise très particulier.La violence ne vient pas d’un excès de jeu.Elle vient de la normalité du ton.
C’est sans doute là que Chiens est le plus dérangeant :les paroles les plus choquantes ne sont pas hurlées.Elles sont dites calmement.Comme dans un tribunal.Comme dans la vraie vie.
Entre voix chantées et voix parlées : un frottement constant
Le dialogue entre les voix chantées de Bach et les voix parlées des acteurs crée une tension continue.Deux régimes de langage cohabitent sans jamais se réconcilier.
La musique ouvre un espace vertical.La parole judiciaire reste horizontale, circulaire, souvent piégée dans ses propres logiques.
Entre les deux, le spectateur vacille.Pris entre une promesse d’ordre et la réalité du chaos.
Les chœurs de Bach et le jeu retenu des acteurs forment le cœur battant de Chiens.Ils refusent l’émotion facile.Ils refusent la catharsis.
Ils construisent un théâtre de frottement :entre beauté et horreur,entre élévation et chute,entre voix qui chantent et voix qui justifient.
Ce n’est pas un spectacle qui cherche à plaire.C’est un spectacle qui insiste.
Et cette insistance, portée par la musique et les corps, laisse une empreinte durable.
Chiens est une pièce radicale, nécessaire, parfois inconfortable, qui transforme une affaire judiciaire en question politique et morale.
Et longtemps après la sortie des Bouffes du Nord, une question persiste, tenace :
qu’est-ce que notre société accepte encore de regarder comme normal ?
🎭 L’ŒUVRE DE LORRAINE DE SAGAZAN : REPÈRES ESSENTIELS
Chiens (2026 – Bouffes du Nord)
Chiens est une pièce qui explore la violence sexuelle systémique à travers le prisme du langage judiciaire.
Plutôt que de montrer les faits, Lorraine de Sagazan met en scène :
les discours,
les raisonnements,
les glissements de responsabilité.
Les chœurs de cantates de Bach créent un contraste saisissant entre :
une musique d’ordre, de foi, de structure,
et une parole humaine fragmentée, souvent défaillante.
C’est un théâtre de la mise à nu des mots, plus que des corps.
Le Silence d'après Antonioni à la Comédie Française 2024
Léviathan (2022)
Avec Léviathan, Lorraine de Sagazan s’intéressait déjà à la justice.
La pièce plongeait le spectateur dans :
le fonctionnement du système pénal,
la machine judiciaire comme entité presque abstraite,
la difficulté de rendre une justice véritablement humaine.
Le titre renvoie au monstre biblique, mais aussi à l’État tout-puissant décrit par Hobbes.
Léviathan questionne :
la responsabilité collective,
la violence légitime,
la place de l’individu face à l’institution.
Une cohérence d’œuvre
Entre Léviathan et Chiens, une ligne claire se dessine :
le refus du spectaculaire,
une attention obsessionnelle portée à la parole,
un théâtre politique sans slogans,
une mise en scène épurée, presque clinique.
Lorraine de Sagazan ne cherche pas à expliquer.Elle expose.Elle laisse le spectateur face à ses propres seuils de tolérance.
🧭 POSITIONNEMENT ARTISTIQUE
Le théâtre de Lorraine de Sagazan :
ne console pas,
ne tranche pas,
ne simplifie pas.
Il travaille les zones grises :
entre légalité et justice,
entre responsabilité individuelle et système,
entre ce qui est dit et ce qui est entendu.
C’est un théâtre exigeant.Parfois inconfortable.Mais profondément contemporain.
✍️ NOTE DE L’AUTRICE
Anastasia
Critique culturelle et rédactrice indépendante.
Textes consacrés au théâtre contemporain,aux formes politiques de la scène,et aux œuvres interrogeant les institutions et le langage.
⚠️ DISCLAIMER
Ce contenu est une analyse critique d’une œuvre théâtrale.Il ne constitue ni un jugement judiciaire, ni une prise de position sur une affaire en cours.Toute référence à des faits réels s’inscrit dans un cadre artistique et réflexif.




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